Par Reiwa no Rei
Notre enchaînement de tai chi compte 108 mouvements. Mais techniquement, le nombre total de mouvements « distincts » est de 50, grosso modo. Cela veut dire que tous les autres sont des mouvements répétés. Le plaisir d’apprendre et de pratiquer l’enchaînement est indéniable, et avec le temps, ces mouvements deviennent comme de bons vieux amis. Certains sont plutôt faciles à exécuter, alors que d’autres sont plus exigeants; leurs noms sont parfaitement limpides ou poétiques. En termes simples, le tai chi nous amène à approfondir notre compréhension de chaque mouvement, physiquement et intellectuellement.
Personnellement, je crois que sur les 50 mouvements « distincts », « pivoter et balayer le lotus avec la jambe » se démarque de toutes sortes de manières intéressantes. Pour démontrer son caractère unique, je vous présenterai plusieurs courts articles où j’aborderai ce mouvement sous différents points de vue.
Je n’ai commencé à apprendre le tai chi (c.-à-d. le Tai Chi TaoïsteMD) qu’en 2007, mais j’ai eu ma toute première initiation à cet art grâce à une émission hebdomadaire en noir et blanc diffusé au milieu des années 1970. C’était l’époque où les séries de kung fu captivaient l’imagination de bien des jeunes adolescents.
Pendant environ un mois, j’ai pris des notes en regardant ce programme éducatif de 30 minutes. J’étais fasciné par les mouvements lents et très contrôlés qu’on nous présentait, d’autant plus qu’ils étaient exécutés par un ou deux jeunes Américains de race caucasienne et expliqués en anglais, dans un langage clair.
C’était en quelque sorte une révélation : on pouvait apprendre les arts martiaux chinois en Amérique du Nord. Je n’avais pas à me poster aux portes du temple Shaolin en Chine pendant des jours pour m’initier aux secrets des styles de combat traditionnels chinois. De plus, il y avait une différence claire entre ces arts et les styles de combat japonais, qui avaient déjà fait leur chemin jusqu’en Occident. En un mot, les arts martiaux chinois avaient cette élégance que les arts japonais austères n’avaient pas.
En 1978, j’ai déménagé à Toronto pour commencer des études à l’Université de Toronto. Le kung fu et le tai chi n’étaient que des objets de fascination de ma jeunesse, mais ils captaient toujours mon attention. Je me rappelle avoir été à la Hart House un soir, durant ma première année, pour assister à une démonstration de tai chi. Le groupe, de quelque 20 personnes, faisait l’enchaînement en silence.
Leurs mouvements se conformaient plus ou moins à ce dont je me souvenais de l’émission de télévision que je regardais plus jeune. Mais quand le mouvement du lotus est arrivé, ce coup de pied rapide où les mains de chaque personne, balayant la jambe droite, produisent à l’unisson ce bruit sonore et vif, je suis sorti de ma transe.
À ce moment exact, je me rappelle avoir pensé : « Ces gens ne savent pas comment faire du tai chi. » J’étais convaincu que tous les mouvements de tai chi, sans exception, étaient lents et réguliers. Or, mon opinion ne se fondait que sur la première dizaine de mouvements de l’enchaînement vus à la télévision.
Nul besoin de vous dire que j’avais tort. Mais bien sûr, l’histoire ne s’arrête pas là.
Ce n’est que maintenant, bien des années plus tard, que je réalise que les acteurs de cette démonstration étaient probablement les premiers élèves de maître Moy. Et c’est à cause de ce seul mouvement, « Pivoter et balayer le lotus avec la jambe », qui me semblait différent de tous les autres, que j’ai décidé de ne pas me joindre au groupe.
Il y a deux aspects du mouvement du lotus dont j’aimerais parler : le changement soudain de vitesse et l’effet sonore qui rompt le silence de l’enchaînement.
C’est sans doute avec rapidité que la majorité des gens qui pratiquent le tai chi de style Yang exécutent ce mouvement. Certes, maître Moy Lin-Shin avait sa propre approche de l’enchaînement Yang, mais il a gardé l’effleurement rapide des paumes au-dessus des orteils du pied droit alors que celui-ci s’élève prestement devant le torse. Voici les instructions que l’on trouve dans le guide de référence de la Société de Tai Chi Taoïste du Canada (2004) :
Étirez la jambe droite devant vous en un coup de pied rapide tout en balayant les bras de droite à gauche pour frapper le pied, puis croisez les bras à gauche.
Dans l’enchaînement, c’est le seul mouvement qui implique une motion aussi énergique des bras et de la jambe. Il n’en faut pas plus pour dire du lotus que c’est un mouvement pas comme les autres.
Cependant, le mouvement du lotus est aussi exécuté par certains avec lenteur et contrôle. Le meilleur exemple nous est offert par Zheng Manqing (l’orthographe commune étant Cheng Man-ch’ing). Zheng a étudié le tai chi en Chine sous l’égide de Yang Chengfu pendant six ans, pour ultimement écrire un livre au nom de celui-ci. Puis, il a enseigné le tai chi à l’Académie militaire de Huangpu du gouvernement nationaliste à Shanghai, et a même créé sa propre version de l’enchaînement, ramenée à 37 mouvements En 1964, il a commencé à enseigner cet enchaînement à un groupe d’élève nombreux et loyaux, à New York. Et comme on dit, on connaît la suite.

Zheng Manqing place ses mains directement devant ses épaules et porte le pied droit bien haut de sorte à toucher doucement ses orteils de ses paumes. On pourrait qualifier cette façon de faire d’atypique. Mais d’un autre côté, le mouvement se fond ainsi mieux dans l’enchaînement, qui est tout le long lent et régulier.
Pourquoi donc l’enchaînement du style Yang traditionnel propose-t-il une version rapide du mouvement du lotus? L’une des réponses possibles à cette question réside dans le tai chi de style Chen, qui a initialement inspiré Yang Luchan lorsque celui-ci a créé son propre style. Yang Luchan a commencé à étudier le tai chi en 1820 auprès de Chen Changxing. Le tai chi Chen existait alors depuis près de 500 ans. L’une de ses particularités est l’alternance de mouvements lents et rapides. Le tai chi, ou « taiji boxing », repose sur les principes du yin et du yang : les mouvements lents sont du yin, et les rapides, du yang.
Le mouvement « pivoter et balayer le lotus avec la jambe » provient en fait d’un mouvement de l’enchaînement de style Chen, appelé « balayer le lotus » (littéralement « balayer la jambe lotus »). Dans le tai chi Chen, il a un effet d’explosion et de ressort qui apporte la jambe droite bien haut dans un mouvement circulaire. C’est un coup de pied vif qui commence et se termine dans le plus grand contrôle.
Lorsque Yang Luchan a créé l’enchaînement de style Yang, il a décidé de garder le coup de pied rapide du lotus, mais d’éliminer d’autres coups de pieds rapides que l’on retrouvait ailleurs dans l’enchaînement Chen. Ainsi, la forme longue de style Yang, comme on l’appelle parfois, se compose de mouvements lents et réguliers… sauf pour ce coup de pied vers la fin de l’enchaînement. C’est un vestige du style Chen tant pour le nom que pour la forme. En principe, ce coup de pied aurait dû être ralenti pour mieux se fondre dans l’enchaînement de style Yang, dont les mouvements sont lents et réguliers. Mais ce ne fut pas le cas.
Lorsqu’on fait remarquer cette particularité aux gens qui pratiquent le tai chi aujourd’hui dans la Chine moderne, certains répondent que ce coup de pied est plus facile à exécuter à grande vitesse. La réponse est peut-être aussi simple que cela.
Maintenant, penchons-nous sur le l’effet sonore unique produit par le contact des mains avec le pied. Cette technique est chose courante dans les arts martiaux chinois. Les mains tiennent lieu de cible pour le pied, surtout si celui-ci est porté bien haut. Le son généré est en quelque sorte la preuve que le coup de pied a atteint sa cible. Par ailleurs, la montée des mains à distance du corps peut être bénéfique pour la posture et l’équilibre. Quoi qu’il en soit, pratiquement tous les coups de pied dans le style Chen impliquent d’éloigner une main pour toucher le pied. C’est précisément parce que les coups de pied se font avec vitesse et force qu’ils sont sonores. Ainsi, tant la vitesse d’exécution que le bruit du contact qui caractérisent le mouvement du lotus dans notre enchaînement remontent au tai chi de style Chen.
Mais avant de terminer sur cet effet sonore, j’aimerais parler de l’une de ses fonctions, qui pourrait avoir une certaine importance. La plupart d’entre nous avons déjà vécu, en classe, l’expérience d’un enchaînement parfaitement synchronisé. Lorsqu’un groupe d’une dizaine de personnes ou plus frappent leur pied droit toutes en même temps, le synchronisme en question s’entend. Mais lorsque ce bruit fait penser à la décharge d’une mitraillette (pan-pan-pan-pan), ou pire encore, à des pétards (pan… pan-pan… pan-pan-pan), alors on sait tout de suite que le groupe n’est pas synchronisé.
En tai chi, la synchronisation vaut son pesant d’or. Voilà un principe qui s’applique non seulement à l’échelle individuelle, mais aussi au groupe. Selon différents témoignages, maître Moy disait souvent à ses élèves « mauvais timing ». Il leur ordonnait parfois dès le début de l’enchaînement de s’arrêter pour recommencer lorsqu’il voyait que leurs mouvements n’étaient pas à l’unisson. Peut-être que le coup de pied rapide et sonore à la fin de l’enchaînement a été préservé justement pour rappeler aux élèves l’importance de se synchroniser.
En conclusion, on peut voir le tai chi de style Yang (duquel s’est inspiré le Tai Chi TaoïsteMD) comme une forme de méditation en mouvement, l’essentiel de l’enchaînement se faisant avec lenteur et régularité, dans le silence. Le mouvement « pivoter et balayer le lotus avec la jambe » déroge à ces principes. C’est un mouvement spectaculaire, le coup de pied le plus « énergique » ou « sophistiqué » de l’enchaînement. Il dérange la tranquillité de l’esprit qui a profité de l’enchaînement pour s’apaiser. Pour l’essentiel, notre style de tai chi vise à améliorer la santé, mais le mouvement du lotus est un éminent rappel des origines martiales de cet art.
J’espère qu’après cette lecture, vous serez à même de saisir à quel point le lotus est un mouvement pas comme les autres.
Traduit par Cathy Filion et Jordi Awarita

Very interesting history and reminder despite the fact that reaching my toes in this move is still a goal!
Thank you for sharing the history behind this move. In class it think teachers should be reminding everyone to stay together, follow the corners and adjust. It is all part of the whole.